Entretien avec Tim Zenk, Vice President of Corporate Affairs de Sapphire Energy.
Basée à San Diego et créée mi-2007, la société Sapphire Energy a pour ambition d’élaborer un carburant liquide en substitution au pétrole. Après avoir exploré plusieurs pistes, le choix de cette jeune pousse californienne s’est arrêté sur la production de biocarburant à base de micro-algues. Le produit fini n’obligera à revoir ni les infrastructures, ni les moteurs. Pour l’heure, Sapphire Energy a levé plus de 100 millions de dollars, auprès de quatre principaux investisseurs : RCH Venture Partners, le Wellcome Trust en Grande Bretagne, Cascade Investment, la société d’investissements de Bill Gates, et Venrock, le trust créé par la famille Rockefeller. Tim Zenk nous livre les enjeux de ce projet drastique, et répond aux défis que devra relever Sapphire.
Cleantech Republic : Comment la société Sapphire Energy est-elle née ?
Tim Zenk : Sapphire Energy a germé il y a un peu plus de trois ans dans l’optique d’élaborer un carburant liquide alternatif pour le transport, de source naturelle, viable et durable. C’est ce que nous appelons le brut vert (NDLR : « green crude » en anglais). Pour cela, il faut des émissions de carbone très minimes, en comparaison à ce que génère aujourd’hui la chaîne du pétrole. Le nouveau carburant ne doit avoir aucun impact sur l’agriculture, c’est-à-dire sur le coût des denrées alimentaires. En conséquence, il faut que la production exploite des terres non cultivables, qu’elle n’inclut pas de fermentation car cela impliquerait l’utilisation de sucre issu de cultures, et qu’elle utilise de l’eau impropre à la consommation et à l’agriculture. Enfin, il faut garder à l’esprit que le marché de l’énergie se chiffre en billions de dollars (NDLR: un billion correspond à 1000 milliards, soit au “trillion” américain). La source biologique qui servira de substitution au pétrole brut doit donc s’appliquer à l’échelon mondial. Sur un tel marché, contribuer seulement en marge ne serait pas viable.
Quelles options technologiques avez-vous examinées ?
Nous n’avions pas d’a priori et avons exploré de nombreuses options. Nous avons considéré des bactéries, des levures et d’autres composants végétaux. Notre choix s’est arrêté sur des algues. Elles comptent parmi les plantes les plus efficaces en terme de photosynthèse, elles peuvent être cultivées dans de l’eau salée et utilisent du CO2 pour générer de l’énergie. Un cycle de production, de la graine d’algue à l’extraction du carburant, prend environ 25 jours. Non seulement elles poussent vite, mais elles produisent une quantité significative de carburant en comparaison avec d’autres matières végétales. On peut noter en aparté que la majorité des plantes dont la dégradation a donné le pétrole brut que l’on extrait aujourd’hui du sol était constituée d’algues, c’est un fait scientifique accepté.
Quels sont les prérequis pour la production d’algues ?
Simplement du soleil, de l’eau et du CO2. Nous pouvons cultiver les algues dans un désert, sur la terre, dans des conditions climatiques impropres à l’agriculture. Il y a des millions de kilomètres carrés de désert sur notre planète, et de très grandes quantités d’eau salée proches de terres désertiques, voire à l’intérieur. En somme, nous mettons en place un champ de carburant hors sol.
D’où viendra le CO2 ?
Nous nous alimenterons auprès de centrales électriques thermiques qui brûlent du charbon, de raffineries de pétrole, etc. A titre d’exemple, un champ de 1000 acres (NDLR : 405 hectares) utilise l’intégralité du CO2 émis par une centrale au charbon de 5000 Megawatts. Il existe des procédés de collecte et de liquéfaction du CO2 pour le transport. L’approvisionnement en CO2 reste un challenge, car nous sommes les premiers à en utiliser.
A quels autres défis devez-vous faire face ?
Les challenges sont nombreux. Il faut garantir la protection de la récolte, c’est à dire qu’elle ne soit pas victime de prédateurs tels que des bactéries, qu’elle puisse vivre dans des conditions de PH élevé et de très haute teneur en sel. La récolte doit pouvoir s’effectuer facilement et garantir un certain rendement. Tout cela en environnement extérieur, car sinon on ne pourra produire ni à très grande échelle, ni à faible coût.
Comment avez-vous identifié les algues adéquates ?
Pour trouver des cultures qui survivent dans des conditions extrêmes, nous avons examiné les caractéristiques de la culture mondiale du maïs, du soja, du riz, de l’orge, du blé, etc. Toutes ces plantes ont été modifiées pour pousser dans des conditions très difficiles, garantir la production chaque année et résister aux menaces naturelles. Si l’on essayait de cultiver ces espèces dans notre jardin, elles ne pousseraient pas. Le même modèle doit s’appliquer aux algues, si l’on ambitionne de devenir un acteur majeur du marché de l’énergie. Nous avons examiné des centaines de souches à partir desquelles nous en avons créées des milliers. Nous avons abouti à plusieurs types d’algues ayant les propriétés et le rendement recherchés, et qui fournissent un produit fini qui remplace les carburants actuels, tel quel.
Qu’entendez-vous par « tel quel » ?
Qui utilise l’infrastructure en place et alimente les mêmes moteurs. Par exemple, le biodiesel nécessite de nouveaux oléoducs, raffineries et moteurs. Rien qu’aux Etats-Unis, de tels changements coûteraient 8 billions de dollars. L’infrastructure est un élément essentiel du marché de l’énergie, certains l’oublient parfois. Or, nous n’avons pas 40 ans devant nous pour résoudre les problèmes du changement climatique et de l’énergie. Ensuite, il faut non seulement viser le carburant pour automobile, mais aussi l’aviation et les poids lourds. Or, le biodiesel ne convient pas aux avions à réaction. Le brut vert doit comporter les mêmes molécules que le pétrole, et pouvoir donner de l’essence, du kérosène et du gazole.
Où en sont les tests en grandeur nature ?
Des essais ont été effectués le 7 janvier 2009 avec Continental Airlines et Japan Airlines, à partir d’un mélange de 50 pourcents de carburant traditionnel et 50 pourcents de notre biocarburant. Cela pour la simple raison que personne sur le marché du brut vert ne dispose pour le moment d’une capacité de production suffisante pour réaliser des tests avec du biocarburant pur.
Quelle capacité de production anticipez-vous ?
Nous avons ouvert un centre de R&D au Nouveau Mexique. La majeure partie de cet état fournit d’excellentes conditions : beaucoup de soleil, l’accès à du CO2, et un environnement désertique. Notre site est en train de monter en puissance pour aboutir à un centre de production d’une capacité de 8000 gallons américains (NDLR : soit environ 190 barils) par jour d’ici 2012. Cela permettra de prouver la viabilité commerciale de notre processus. Ensuite, nous passerons à une capacité de production de 420 000 gallons (NDLR : soit 100 000 barils) par jour. En termes d’investissement en temps et en argent, ce projet est comparable à un voyage sur la lune.
A quel prix pensez-vous pouvoir fixer le baril de « brut vert » ?
A pleine production, nous pensons nous aligner sur les prix du forage en eaux profondes sur les côtes américaines ou européennes, soit entre 60 et 80 dollars le baril.
A quelle échéance Sapphire Energy réalisera-t-elle ses premiers bénéfices ?
Nous pensons être très profitables une fois nos activités déployées à grande échelle, c’est-à-dire entre 2015 et 2020, avec des bénéfices de l’ordre de ceux du forage pétrolier.
Comment envisagez-vous votre expansion à l’international ?
Nous pensons à des zones proches de l’Europe telles que l’Afrique, où nous pouvons avoir accès à du terrain désertique et à de l’eau salée.
Qu’en est-il de la concurrence ?
D’autres travaillent sur le même problème, mais personne ne l’approche de la même façon. Notre principal atout est notre capacité à passer à l’échelon mondial. Il est encore trop tôt pour savoir qui seront nos vrais concurrents. Quoi qu’il en soit, le marché est énorme et il y aura de nombreux gagnants.
source : cleantechrepublic.com